Dépêche de Jérusalem

Zoom sur le Qatar

Plus petit que l'État américain du Connecticut et comptant moins de 350 000 citoyens, l'État du Qatar devrait, selon tous les critères géopolitiques traditionnels, n'être qu'un acteur marginal. Pourtant, Doha a su s'imposer comme l'intermédiaire incontournable du Moyen-Orient. Accueillant à la fois la plus grande base militaire américaine de la région et les dirigeants milliardaires du Hamas, le Qatar est passé maître dans l'art de la duplicité stratégique. Ne voir en lui qu'un simple médiateur neutre, c'est tomber dans le piège de l'une des opérations de soft power les plus sophistiquées de l'histoire moderne.

La main cachée de l'influence

L'ascension du Qatar n'a rien d'un hasard géographique : elle résulte d'une transformation calculée de la vulnérabilité en capacité d'action. Coincé entre les géants régionaux que sont l'Arabie saoudite et l'Iran, Doha a adopté une stratégie consistant à « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier », et ce, sur tous les fronts possibles.

À la fin des années 1990, l'exploitation du North Field, le plus grand gisement gazier autonome du monde, lui a procuré les liquidités nécessaires pour s'acheter une place à la table des grands. Le Qatar se sert de son immense richesse en gaz naturel liquéfié pour financer à la fois le pyromane et les pompiers — contribuant à allumer l'incendie pour ensuite se présenter comme la solution — tout en s'insinuant discrètement au cœur même des institutions occidentales. Cette richesse lui a permis de se forger un bouclier de smart power. Le Qatar ne cherche pas à gagner des guerres avec des bataillons traditionnels ; il l'emporte en devenant trop imbriqué dans le système pour que quiconque puisse se permettre de le voir tomber.

L’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, rencontre le Guide suprême iranien, Ali Khamenei (Crédit photo : Khamenei_ir/wikimedia.org)

Le plus inquiétant reste peut-être l'influence qatarie jusqu'au cœur de l'Occident. Le Qatar est actuellement le plus grand donateur étranger de l'enseignement supérieur américain, avec plus de 6,6 milliards US $ de financements déclarés. Début 2026, les données du département de l'Éducation des États-Unis révèlent que les contributions du Qatar dépassent de loin celles des autres pays. Des établissements comme Cornell (2,3 milliards US $), Carnegie Mellon (1 milliard US $) et Georgetown (971 millions US $) en sont devenus les principaux bénéficiaires. Il ne s'agit pas de philanthropie, mais de l'achat de la culture universitaire. Des enquêtes suggèrent que ces fonds ont eu un impact considérable sur la vie politique des campus, attisant la montée d'un discours anti-israélien et favorisant la banalisation des idéologies islamistes.

L'influence s'étend jusqu'au sol même des capitales occidentales. À Londres, la famille royale qatarie Al Thani s'est constitué un empire immobilier estimé à plus de 40 milliards de livres sterling, dépassant même le roi Charles III comme plus grand propriétaire foncier privé de la ville. Elle détient 95 % du Shard (le plus haut gratte-ciel du Royaume-Uni et d'Europe), 100 % de Harrods, le célèbre grand magasin de luxe de renommée mondiale, ainsi que 20 % de l'aéroport d'Heathrow. Le fonds souverain Qatar Investment Authority, riche de plusieurs milliards de dollars, possède des participations considérables dans des fleurons occidentaux tels que Barclays, Volkswagen et Crédit Suisse ; le Qatar a ainsi fait de sa survie une condition préalable à la stabilité des marchés mondiaux. En contrôlant les infrastructures et les tours d'ivoire de l'Occident, le Qatar a rendu son influence pratiquement impossible à extirper.

Jouer sur les deux tableaux

L'exemple le plus flagrant du double jeu du Qatar est sa relation avec le Hamas. Depuis 2012, Doha offre un refuge luxueux au bureau politique du Hamas, ce qui a permis à des figures comme Ismaïl Haniyeh de diriger les opérations depuis des suites cinq étoiles, tandis que leurs combattants se retranchaient dans les tunnels de Gaza.

Ismaïl Haniyeh, membre du bureau politique du Hamas (Crédit photo : gov.ru/wikimedia.org)

Si le Qatar présente cet arrangement comme un canal de communication, la réalité est bien plus cynique. Entre 2018 et 2023, le Qatar a acheminé plus de 1,8 milliard US $ vers la bande de Gaza. Officiellement destinés à l'aide humanitaire, ces versements ont en réalité subventionné la machine de guerre du Hamas. Au lendemain du massacre du 7 octobre, Doha s'est servi des otages mêmes qu'il avait contribué à maintenir en captivité comme monnaie d'échange afin de préserver son statut de médiateur incontournable, échappant ainsi à toute responsabilité pour l'idéologie qu'il avait financée.

Si le gaz liquéfié est le carburant du Qatar, Al Jazeera en est le porte-voix. Lancée en 1996, la chaîne est un instrument de guerre informationnelle financé par l'État. Auprès du public occidental, sa branche anglophone affiche un vernis soigné, défendant la justice sociale et des valeurs libérales pourtant strictement illégales à l'intérieur des frontières du Qatar. Sa chaîne phare en langue arabe, en revanche, raconte une tout autre histoire. Depuis des décennies, Al Jazeera en arabe constitue la principale tribune des prédicateurs extrémistes et de l'incitation anti-israélienne, présentant chaque action défensive de Tsahal comme une guerre génocidaire tout en glorifiant la résistance des militants islamistes. En contrôlant le récit de la rue arabe, le Qatar exerce des pressions sur ses voisins et délégitime l'État moderne d'Israël.

Le Qatar, Israël et la stratégie du long terme

Le studio d’Al Jazeera à Doha, au Qatar (Crédit photo : wittylama/wikimedia.org)

La relation historique entre Jérusalem et Doha est un récit édifiant, à l'image du « roseau cassé » (Ésaïe 36:6). Le Qatar a été le premier État du Golfe à autoriser l'ouverture d'un bureau commercial israélien, en 1996, mais aussi le premier à soutenir le Hamas après son coup de force de 2007. Cette ambiguïté stratégique lui permet d'entretenir des liens au niveau opérationnel avec Israël tout en alimentant les mouvements qui cherchent à le détruire. Pour l'État d'Israël, le Qatar représente une menace stratégique singulière, non en raison de sa puissance militaire, mais de sa capacité à manipuler l'environnement international. C'est une nation qui prospère grâce à l'instabilité qu'elle contribue à créer, se posant comme la seule capable de résoudre les crises qu'elle a elle-même aidé à financer. Le Qatar maîtrise l'art d'être l'ami indispensable de tous et le véritable allié de personne.

Pour Israël et l'Occident, la voie à suivre exige de regarder sans complaisance derrière le rideau de la diplomatie qatarie, et de prendre lucidement conscience qu'ils ne sont pas considérés comme des partenaires, mais comme des dommages collatéraux.

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