Les accords d'Abraham : plus solides que prévu

Lorsque les accords d'Abraham ont été signés en septembre 2020, peu de gens s'attendaient à ce qu'ils survivent au premier séisme régional d'envergure. Cinq ans plus tard, les accords demeurent intacts. Ils ont traversé la guerre la plus meurtrière entre Israël et les Palestiniens depuis des décennies, l'effondrement du régime d'Assad et des affrontements directs répétés entre Israël et l'Iran. En fait, ils sont sur le point de connaître leur plus importante expansion depuis leur création.
Les signataires initiaux — les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Soudan et le Maroc — ont normalisé leurs relations avec Israël coup sur coup à la fin du premier mandat du président Trump. Ces accords ont rompu un consensus arabe vieux de plusieurs décennies, selon lequel la reconnaissance d'Israël devait attendre le règlement de la question palestinienne. Ils ont plutôt été motivés par trois facteurs : des préoccupations communes à l'égard de l'Iran, des perspectives économiques et une volonté mutuelle de resserrer les liens avec Washington.
Les résultats ont été immédiats et mesurables. Les échanges commerciaux bilatéraux entre Israël et les EAU étaient pratiquement inexistants en 2019. Ils ont dépassé 3,1 milliards de dollars américains en 2024. Le commerce cumulé avec l'ensemble des pays signataires des accords d'Abraham dépasse désormais 11 milliards de dollars américains, dont environ 75 % reviennent aux EAU. Les vols directs, les fonds de coentreprise, les partenariats technologiques et les échanges touristiques sont devenus monnaie courante. Des entreprises israéliennes ont ouvert des bureaux à Dubaï. Des sociétés émiriennes ont investi massivement dans les secteurs israéliens de l'eau, de l'agriculture et de la cybersécurité.

L'épreuve de Gaza
L'attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023 a déclenché une guerre qui a coûté la vie à des milliers de Palestiniens. Elle a aussi déplacé la majeure partie de la population de la bande de Gaza. La colère de l'opinion publique dans le monde arabe a été vive. Bahreïn a rappelé son ambassadeur à Tel Aviv pendant plusieurs mois, et le Maroc a suspendu une partie de sa coopération militaire. Pourtant, aucun des États participants n'a dénoncé ni suspendu les accords.
Les EAU n'ont jamais faibli. Le ministre des Affaires étrangères, Abdallah ben Zayed, a déclaré publiquement : « Les Émirats arabes unis demeurent engagés envers les accords d'Abraham et la recherche de la paix et de la stabilité dans la région. » Même au cours des semaines les plus sombres de la guerre, des responsables émiriens et israéliens ont poursuivi discrètement leurs consultations en matière de sécurité. En avril et en octobre 2024, l'Iran a lancé plus de 300 missiles et drones contre Israël. Lors de ces attaques, les données radar et les informations d'alerte précoce des pays du Golfe ont été transmises en temps réel aux défenses israéliennes.
Cette résilience a été récompensée par l'arrivée d'une deuxième administration Trump déterminée à élargir le cercle. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le président Trump a fait de l'élargissement des accords une priorité de sa politique étrangère.
Le prix insaisissable
L'Arabie saoudite demeure le partenaire le plus réticent, mais Washington est résolu à la rallier. Le prince héritier Mohammed ben Salmane s'est rendu à Washington en novembre 2025. Au cours de cette visite, le dirigeant saoudien a déclaré publiquement à Trump : « Nous voulons faire partie des accords d'Abraham, mais nous voulons aussi nous assurer d'ouvrir une voie claire vers une solution à deux États. » Il s'agissait de la déclaration publique la plus explicite jamais faite par Riyad au sujet de son adhésion à ce cadre de paix.

Cette même visite a débouché sur un vaste accord américano-saoudien. Il prévoit la désignation de l'Arabie saoudite comme allié majeur non membre de l'OTAN, l'autorisation de la vente de chasseurs furtifs et une coopération dans le nucléaire civil. En novembre, Israël a confirmé que les appareils seraient livrés aux Saoudiens dans une configuration qui préserve l'avantage militaire qualitatif d'Israël. Ils seront donc dépourvus de certains logiciels et capteurs dont est équipée la flotte de l'armée de l'air israélienne. Un porte-parole du gouvernement israélien a qualifié le résultat d'« acceptable ». Il a souligné l'avantage plus large d'un rapprochement de Riyad avec Washington et, par extension, avec Israël.
Même sans normalisation officielle, l'Arabie saoudite a maintenu avec Israël des canaux de coopération discrets. Elle partage notamment des renseignements sur les activités iraniennes. Elle facilite aussi des routes commerciales terrestres qui permettent aux marchandises israéliennes d'atteindre les EAU malgré les perturbations causées par les Houthis en mer Rouge.
De hauts responsables émiriens se sont imposés comme les plus ardents défenseurs des accords. En novembre 2025, le Dr Ali Rashid Al Nuaimi s'est adressé à la Knesset israélienne. Ce haut responsable émirien préside la commission de la Défense et des Affaires étrangères des EAU. Il a déclaré que les Émirats s'engagent à élargir activement leur soutien aux accords d'Abraham, à promouvoir la paix et à lutter contre les idéologies extrémistes qui sèment la division. Selon lui, cet engagement dépasse les simples déclarations ou la participation à des conférences.

La Syrie a longtemps été l'un des pires ennemis d'Israël. Elle représente aujourd'hui peut-être le nouveau membre potentiel le plus spectaculaire. La chute du régime d'Assad en décembre 2024 a ouvert une fenêtre diplomatique inattendue. En novembre, le président Ahmed al-Charaa s'est rendu à la Maison-Blanche, une première pour un chef d'État syrien en plus de vingt ans. Cette visite a offert des images saisissantes et suscité un optimisme prudent. Des garanties de sécurité négociées par les États-Unis pour le plateau du Golan et le sud de la Syrie sont déjà sur la table. Selon al-Charaa, ces lignes rouges doivent être respectées avant toute normalisation.
Au-delà du monde arabe, le Kazakhstan a officiellement adhéré aux accords en novembre. Il est ainsi devenu le premier État d'Asie centrale à rejoindre le groupe.
La question palestinienne demeure le principal frein à une expansion plus rapide. L'Arabie saoudite a constamment lié son éventuelle adhésion à des progrès visibles vers une solution à deux États. Lors de la conférence de presse de novembre, Trump a abordé la question de manière détournée. Il a affirmé que les parties avaient discuté des options « à un État et à deux États », sans s'engager en faveur de l'une ou de l'autre.
Le Qatar et la Turquie : un axe en évolution
L'évolution rapide de la dynamique régionale pourrait assouplir les conditions préalables de Riyad. L'Arabie saoudite éprouve depuis longtemps de l'antipathie envers les Frères musulmans. Cette antipathie s'est intensifiée à mesure que grandit la perception d'un « axe » mené par le Qatar et la Turquie, deux soutiens clés de ce mouvement islamiste. De 2017 à 2021, Riyad a mené un blocus du Golfe contre Doha. Ce blocus visait à freiner le soutien du Qatar aux Frères musulmans, au Hamas et à l'islam politique. Pendant cette crise, la Turquie s'est alignée sur le Qatar, ce qui a encore tendu les relations. Ankara a en effet accueilli des dirigeants exilés des Frères musulmans et mené des politiques que Riyad jugeait déstabilisatrices.
Dans ce contexte, un resserrement des liens saoudo-israéliens pourrait servir de contrepoids. Il renforcerait la position de Riyad face à l'Iran et à l'influence de l'axe Doha-Ankara. Avec le temps, les engagements publics en faveur d'un État palestinien pourraient passer au second plan derrière les priorités sécuritaires saoudiennes. Cela ouvrirait la voie à la normalisation.
Vers un accord élargi
Même sans l'Arabie saoudite, les accords d'Abraham ont modifié la géométrie du Moyen-Orient. Tout au long de la guerre à Gaza, Israël et les États arabes ont poursuivi sans interruption le partage de renseignements, les exercices militaires conjoints et leurs liens commerciaux. L'adhésion saoudienne pourrait générer de 15 à 20 milliards de dollars américains supplémentaires par an en échanges commerciaux israélo-arabes d'ici cinq ans. Elle consoliderait aussi un bloc anti-iranien de facto. Ce bloc comprend désormais les États-Unis, Israël, les EAU, Bahreïn et — de manière informelle, mais indéniable — Riyad.
Selon une prédiction largement répandue, la première flambée majeure entre Israéliens et Palestiniens devait enterrer les accords d'Abraham. Cinq ans après leur lancement, les accords ont déjoué cette prédiction et semblent même en être ressortis renforcés. Les mois à venir montreront s'il est possible de concilier les impératifs sécuritaires d'Israël et les exigences arabes de progrès pour les Palestiniens. De ce délicat équilibre dépend l'adhésion de l'Arabie saoudite, et d'autres pays, aux accords.
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