Dépêche de Jérusalem

Gaza après la guerre : le dilemme d'Israël

Par Kate Norman

Dans la bande de Gaza d'après-guerre, l'attention se porte désormais sur l'avenir, tandis que les dirigeants du monde entier réfléchissent à la manière de reconstruire efficacement le territoire, d'éviter un vide sécuritaire et d'empêcher la résurgence du Hamas. Le plan de paix présenté par Washington prévoit la création d'une force multinationale de stabilisation chargée de superviser la transition de Gaza vers l'après-Hamas. Les objectifs affichés sont ambitieux : empêcher le réarmement des groupes terroristes, soutenir de nouvelles structures de gouvernance, sécuriser les couloirs humanitaires et faciliter la reconstruction.

Plutôt qu'une mission classique de maintien de la paix de l'ONU — un type de mission qui, par le passé, n'a pas su maintenir le calme le long des frontières d'Israël et d'autres pays —, cette force est conçue comme un dispositif de sécurité temporaire, opérant aux côtés d'instances palestiniennes locales dûment contrôlées. Ses responsabilités comprendront la surveillance des frontières et des armes, la coordination avec les acteurs sécuritaires israéliens et régionaux, ainsi que la protection des opérations d'aide humanitaire.

Dès le départ, les dirigeants israéliens ont déclaré qu'ils n'accepteraient aucune force comprenant des pays ouvertement alignés sur le Hamas ou hostiles à l'État juif. C'est pourquoi le Premier ministre Benjamin Netanyahou et d'autres hauts responsables ont rejeté à plusieurs reprises toute participation turque ou qatarie, faisant valoir que permettre à des nations qui soutiennent le Hamas de déployer des troupes le long de la frontière d'Israël reviendrait à y installer durablement des adversaires sous couvert de maintien de la paix.

Si les États-Unis adoptent une position plus pragmatique — soulignant le rôle de médiateur du Qatar et l'appartenance de la Turquie à l'OTAN —, les objections d'Israël demeurent fermes, alors même que ces deux pays continuent de figurer dans les discussions diplomatiques sur l'avenir de Gaza.

(Crédit photo : Justes/shutterstock.com)

Pour comprendre pourquoi Israël a tracé une ligne aussi nette, il faut examiner de plus près les liens de longue date qu'Ankara et Doha entretiennent avec le Hamas et, plus largement, avec le réseau des Frères musulmans.

L'héritage extrémiste de la Turquie

Sous la direction du président Recep Tayyip Erdoğan, la Turquie s'est de plus en plus alignée sur des mouvements islamistes hostiles à Israël. Le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, fait office de branche turque des Frères musulmans, et Ankara agit de fait comme un État parrain du mouvement, allant jusqu'à permettre à des médias affiliés à la Confrérie d'opérer librement sur le sol turc.

Erdoğan entretient des liens étroits avec le Hamas, lui-même issu des Frères musulmans. Il a défendu le Hamas à maintes reprises, affirmant qu'il ne s'agissait « pas d'une organisation terroriste [mais d']un mouvement de résistance ». Lors des affrontements entre Israël et le Hamas en mai 2021, Ankara a même évoqué l'idée de déployer ses propres troupes pour soutenir le Hamas à Gaza. La Turquie a également offert refuge à des dirigeants du Hamas, allant jusqu'à proposer la citoyenneté turque à une douzaine de hauts responsables du mouvement en 2020.

À la suite de l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023, Erdoğan a déversé un torrent de propos anti-israéliens, rendant Jérusalem responsable de la guerre, l'accusant de génocide et refusant de condamner les atrocités commises par le Hamas.

Face à la guerre à Gaza, Erdoğan a davantage aboyé que mordu, mais ses aboiements sont bruyants et hostiles. Les informations divergent quant à savoir si les échanges commerciaux israélo-turcs ont été entièrement rompus après le 7 octobre ou s'ils se sont poursuivis en coulisses, pour l'essentiel sans entrave. Quoi qu'il en soit, du point de vue d'Israël, l'alignement idéologique de la Turquie sur le Hamas et les Frères musulmans la rend fondamentalement inapte à jouer le rôle d'acteur sécuritaire neutre à Gaza.

(Crédit photo : Max and Gabriel Shamir/wikimedia.org)

« La Turquie, sous la direction d'Erdoğan, a adopté une attitude hostile envers Israël, a déclaré en octobre 2025 le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar. Il n'est pas raisonnable pour nous de laisser leurs forces armées entrer dans la bande de Gaza. Nous ne l'accepterons pas, et nous l'avons dit à nos amis américains. »

Netanyahou a minimisé l'influence que la Turquie et le Qatar exerceront au sein du Conseil de la paix et a affirmé qu'Israël et les États-Unis sont capables de parvenir à des accords. Les désaccords, a-t-il fait remarquer, ne nuisent pas aux relations de l'État juif avec son « plus grand ami à la Maison-Blanche ».

Le bilan pro-Hamas du Qatar

Malgré sa petite taille, le Qatar exerce une influence démesurée sur la scène mondiale. Niché entre l'Arabie saoudite et le golfe Persique, ce minuscule État dispose d'immenses richesses énergétiques, puisqu'il détient environ 13 % des réserves mondiales de gaz naturel. Doha s'est servi de cette richesse — et de manœuvres stratégiques — pour se positionner comme médiateur sur la scène internationale, notamment dans les conflits à Gaza.

Le Qatar et Israël n'entretiennent pas de relations diplomatiques officielles. Si de brèves relations formelles ont existé dans les années 1990, à la suite des accords d'Oslo, les rapports entre les deux pays sont, depuis la seconde Intifada, officieux et transactionnels, et se manifestent surtout lorsque le Qatar joue les médiateurs entre Israël et le Hamas.

Le Qatar a joué un rôle central de médiation entre Israël et le Hamas lors de plusieurs cycles d'affrontements et a contribué à négocier des cessez-le-feu et des accords sur les otages. L'émirat a également acheminé des sommes colossales vers Gaza — plus de 1,8 milliard de dollars américains entre 2012 et 2023 —, officiellement destinées à l'aide humanitaire et aux salaires des fonctionnaires.

Dans le même temps, le Qatar a aussi accueilli de hauts responsables du Hamas, dont feu le chef politique Ismaïl Haniyeh, offrant ainsi aux dirigeants du groupe terroriste un refuge sûr, loin du champ de bataille. Doha finance également la chaîne Al Jazeera, farouchement anti-israélienne, véritable machine à produire des récits pro-Hamas et anti-israéliens à coups de reportages partiaux et de désinformation. En mai 2024, Israël a mis fin aux activités d'Al Jazeera dans le pays, invoquant l'incitation à la violence et des préoccupations sécuritaires. Fait notable, même l'Autorité palestinienne — rivale du Hamas — a suspendu la diffusion d'Al Jazeera dans les territoires palestiniens au début de l'année 2025, accusant la chaîne de propager des contenus mensongers et incendiaires et de s'ingérer dans les affaires palestiniennes.

La relation d'Israël avec le Qatar est profondément ambivalente. D'un côté, Doha finance le Hamas, héberge ses dirigeants, promeut l'idéologie des Frères musulmans et amplifie les récits anti-israéliens par l'intermédiaire de son empire médiatique. De l'autre, le Qatar est un intermédiaire incontournable dans les négociations sur les otages et les cessez-le-feu, souvent à la demande de Washington.

(Crédit photo : Jaber Jehad Badwan/wikimedia.org)

La relation stratégique étroite entre le Qatar et les États-Unis complique encore davantage la situation. La base aérienne d'Al Udeid, près de Doha, est la plus grande installation militaire américaine au Moyen-Orient et joue un rôle crucial dans la surveillance des menaces régionales, notamment les tirs de missiles en provenance d'Iran. Le Qatar compte aussi parmi les plus grands acheteurs d'armes américaines et a investi des dizaines de milliards de dollars dans l'économie des États-Unis, sans compter des centaines de millions consacrés au lobbying et d'importantes contributions financières à des universités américaines.

Ce positionnement confère à Doha un levier diplomatique considérable et lui garantit une place centrale dans les discussions sur l'avenir de Gaza. Pour Jérusalem, cela représente un exercice d'équilibriste délicat : le Qatar aide à négocier des accords avec les ennemis d'Israël tout en les renforçant.

Le dilemme d'Israël

Pour Israël, la question de savoir qui assurera la sécurité de Gaza après la guerre n'a rien d'un exercice diplomatique abstrait ; c'est une question de survie nationale. Permettre à des États qui légitiment, financent ou abritent le Hamas de revêtir le manteau de « gardiens de la paix », c'est risquer de transformer Gaza en base de lancement de la prochaine guerre plutôt qu'en étape vers la stabilité.

 

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