Élu


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Je n’oublierai jamais cet après-midi-là. Je me tenais à un coin de rue à Jérusalem, tandis que le soleil couchant teintait les pierres blanches de cet or si particulier que seule Jérusalem connaît. Le sabbat approchait, et avec lui, le silence sacré qui s’abat sur la ville chaque vendredi soir.
C’est alors que je l’ai vu.
Un père, enveloppé dans son châle de prière, se dirigeait vers la synagogue. Deux petites filles en robes de Shabbat à froufrous sautaient innocemment à ses côtés. Une scène banale dans la pénombre précédant Shabbat. Mais soudain, négligemment en bandoulière sur l’épaule du père se trouvait un fusil d’assaut.
L’image m’a glacée : le châle de prière qui traînait, les couettes qui se balançaient et le fusil d’assaut. À ce moment-là, j’ai entendu Dieu murmurer : « C’est le prix de l’élection, Ilse. »
Un honneur dangereux
Depuis des générations, les Juifs sont connus comme le Peuple élu, un titre conféré par Dieu lui-même. « Vous m’appartiendrez, entre tous les peuples… un royaume de sacrificateurs et une nation sainte » (Exode 19, 5-6)
Imaginez ! Un peuple qui lui appartient. Choisi par Dieu. Quel honneur !
Pourtant, à travers l’histoire, ce titre a plongé l’humanité dans une rage aveugle. Il a déclenché des pogromes et des croisades, et justifié des génocides. L’implication paraissait insupportable pour tous ceux qui n’étaient pas Israël : si les Juifs sont le Peuple élu, sommes-nous les Non-Élus ? Cette question a suscité une vive indignation. C’est encore le cas aujourd’hui.
Cependant, la raison pour laquelle ce terme a suscité une telle haine est que nous percevons l’élection à travers un prisme occidental, une vision qui déforme son sens biblique originel.
Le conte de fées que nous avons inventé
La conception occidentale de l’élection repose sur trois postulats. Premièrement, elle dépend des qualités supérieures de l’élu, donc plus intelligent, plus beau et plus talentueux. Deuxièmement, elle implique un statut important et prestigieux. Troisièmement, elle s’accompagne de récompenses telles que la gloire et la fortune.
Malheureusement, même l’Église est souvent tentée par cette vision mondaine, même en son sein. Nous considérons le responsable du culte ou le pasteur comme élu. Mais quelqu’un est-il jamais « élu » pour faire la vaisselle après les réunions de l’église ?
Quand nous pensons à être « élu », nous citons souvent Esther 4:14 : « Pour un temps comme celui-ci. » Mais nous avons tendance à imaginer cet appel en termes nobles et dramatiques : une grande aventure, une romance passionnée, l’honneur de sauver une nation, la gratitude et la reconnaissance, et une histoire qui se termine par un « ils vécurent heureux pour toujours » sur le chemin du paradis.
Pourtant, en cheminant avec Israël depuis le 7 octobre et pendant la guerre qui s’ensuivit, Dieu m’a poussé à reconsidérer ma conception de l’élection. Là où l’élection occidentale se concentre sur les qualités supérieures, le statut et les récompenses, l’élection biblique parle de fonction et de but.
À première vue, cela semble… décevant, terne, voire carrément morne. Mais avant de rejeter cela comme ennuyeux, considérez la passion de Dieu pour son peuple élu. Pensez à Josué, Gédéon, Débora, Ruth et Élie.
La différence : l’élection occidentale centre tout sur moi. Mes qualités. Ma position. Mes récompenses. L’élection biblique, elle, centre tout sur Lui, avec moi, choisi pour jouer un rôle dans son plan glorieux. L’élection occidentale exige à mes yeux d’être reconnue. L’élection biblique demande également d’être reconnue, mais Dieu conserve toute la gloire.
Dans cette perspective, qualifier Israël d’élu ne signifie pas que Dieu préfère les Juifs, ni qu’ils sont meilleurs ou plus méritants. Deutéronome 7:7 précise qu’il n’a pas porté son amour sur Israël en raison de qualités supérieures. Ainsi, la gloire du succès lui appartient exclusivement. Cela signifie simplement que Dieu a une fonction et un dessein spécifiques pour Israël. Alors, en quoi exactement le peuple élu a-t-il été choisi ?

Le but de la sélection
L’élection d’Israël remonte aux premiers chapitres de l’histoire. Le péché d’Adam et Ève a introduit la mort dans un monde qui, autrement, serait parfait. Mais Dieu est intervenu avec une mission de salut, proclamant qu’il enverrait quelqu’un pour vaincre la mort, réparer tous les torts et nous ramener auprès du Père.
Dès cet instant, Dieu s’est activement employé à créer un instrument humain, un peuple qui serait le porteur et, en fin de compte, l’accomplissement de cette prophétie. Il a choisi Abraham et sa descendance par Isaac et Jacob, plus tard connu sous le nom d’Israël. De génération en génération, cela a abouti à Matthieu 1:1 : « Généalogie de Jésus-Christ, Fils de David, Fils d’Abraham. »
Le libérateur promis par Dieu ? Né d’Israël. La rédemption ? Venant par le peuple juif.
Mais ce n’est pas tout. Par la descendance d’Abraham, Dieu s’est révélé au monde. À travers l’histoire d’Israël, il nous a montré qui Il est. Par eux, Il a écrit la Bible. Sans Israël ? Pas de Bible. Pas de connaissance de Dieu.
Le rôle et la vocation d’Israël ne se limitent pas au passé. Aujourd’hui, cet État moderne témoigne aux nations de l’existence de Dieu. Par les prophètes de l’Ancien Testament, Dieu a fait des promesses qu’il accomplirait un jour en Israël et par son intermédiaire. Aujourd’hui, ces prophéties se réalisent. Plus de prophéties se sont accomplies au cours du siècle dernier qu’à aucune autre époque de l’histoire, sauf pendant la vie terrestre de Jésus (Yeshua).
Le rôle et la vocation d’Israël se poursuivent dans l’avenir. Qu’on examine toute prophétie relative à la fin des temps, Israël y figure. Où Jésus revient-il ? En Israël. Sous quelle forme ? En tant que Lion de la tribu de Juda. D’où règnera-t-il ? À Jérusalem.
Depuis le commencement de l’histoire jusqu’à son terme, Dieu a utilisé et continue d’utiliser Israël comme son instrument. Son rôle et sa vocation.
Mais qu’en est-il de nous ?
Mais Israël n’est pas le seul personnage à occuper une place centrale dans le cœur et le plan de Dieu. Le même Dieu qui a proclamé le choix divin d’Israël nous a aussi révélé notre identité d’alliance : « … vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis… » (1 Pierre 2.9a).
Tout comme pour Israël, notre élection ne repose pas sur notre supériorité, mais sur la sienne. Et tout comme pour Israël, notre élection est fondée sur une fonction et un but : « … afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière » (1 Pierre 2.9b).
Pourtant, il y a une chose à laquelle nous préférons ne pas penser. Dans un monde où nous assimilons l’élection à de grandes aventures et à des fins heureuses, nous oublions la réalité du service inlassable dans l’ombre, du dévouement sans fruits apparents, de la persécution et du ridicule. Nous oublions le prix de l’élection.

Le Prix à payer
Oh oui! Être élu a toujours un prix. Demandez-le à Israël.
Après le 7 octobre, Jérusalem ressemblait à une ville fantôme. Trottoirs déserts. Rues vides. Des cortèges funéraires partout. La vie a lentement repris son cours dans un Israël qui ne serait plus jamais le même. Nous avons envoyé nos tout-petits à la maternelle en sachant que deux institutrices devaient emmener vingt enfants à l’abri antibombe en quarante secondes au son de la sirène. Chauffeurs de bus, médecins et commerçants ont été mobilisés en quelques heures. Des femmes sont devenues mères célibataires, s’occupant d’enfants terrorisés tout en pleurant leurs proches tués ou pris en otage.
Le père, avec ses deux petites filles, marchant vers la synagogue, le fusil d’assaut en bandoulière. Une femme embrassant son mari une dernière fois, enceinte de neuf mois, sachant qu’il ne serait pas là pour l’accouchement. « C’est le prix à payer pour être élu, Ilse. »
Je me souviens d’une petite fille tombant sous la pluie en courant après le bus. Au lieu de se lever, elle resta là, sur le sol détrempé, en sanglots. Je me suis assise près d’elle et l’ai serrée dans mes bras tandis que toute sa peur l’envahissait : celle d’une nation en guerre, universellement haïe, celle d’un père parti en uniforme avant que les sirènes ne s’éteignent, un père qu’elle ne reverrait peut-être jamais. « C’est le prix de l’élection, Ilse. »
Les premiers Pères de l’Église enseignaient que les Juifs étaient des déicides, méprisés de Dieu. Les Croisades. L’Inquisition espagnole. L’Holocauste. Et puis, après la renaissance d’Israël : la guerre, la terreur, les menaces d’anéantissement. Israël vilipendé, traité d’occupant, accusé de génocide. L’Afrique du Sud qui traduit Israël devant la Cour internationale de Justice. « C’est le prix de l’élection, Ilse. »
Dès l’instant où Dieu a choisi Abraham et sa descendance comme l’intermédiaire humain qui donnerait naissance au Messie, l’ennemi les a pris pour cible. Oh oui! Israël connaît bien le prix de l’élection. Mais dans une société imprégnée par la conception occidentale de l’élection, je me demande si nous ne l’avons pas tellement idéalisée que nous en oublions le prix à payer.

Pourquoi s’engager ?
Tout cela semble terrible. Pourtant, je partage cet aspect moins reluisant pour une raison simple. Nous aspirons tous à être choisis. Mais lorsque le prix à payer est exigé, nous hésitons souvent. Nous reculons, car le prix nous surprend.
Et c’est précisément à cause de ce prix que je tiens à vous rappeler la récompense. Si nous devons payer ce prix, nous devons garder les yeux fixés sur l’objectif. C’est ce qu’a fait Jésus. Hébreux 12:2 dit, qu’il a enduré la croix « en vue de la joie qui lui était réservée ».
Alors, quelle est notre récompense ?
Selon la conception occidentale, elle offre la gloire, la fortune, l’autorité, l’admiration, ou d’un point de vue chrétien : la facilité, le confort, la prospérité, la santé et un chemin tout tracé vers le ciel. Pendant ce temps, l’élection biblique reste à l’écart, nous observant nous contenter de miettes, en pensant : « Vous ne savez pas ce que vous ratez ! Ce n’est rien ! Si seulement vous saviez ! »
Le problème avec le concept biblique d’élection divine n’est pas l’absence de récompense, mais son caractère invisible — pour l’instant. Notre défi n’est pas de revoir nos attentes à la baisse, mais de ne pas rêver assez grand.
Dieu promet que ce qu’il nous réserve est quelque chose que « l’œil n’a point vu, que l’oreille n’a point entendu, et qui n’est point monté au cœur de l’homme » (1 Corinthiens 2:9). En bref, notre récompense dépasse l’entendement humain. Éphésiens 3:20 parle, d’« infiniment au-delà de tout ce que nous osons demander ou penser [infiniment au-delà de nos prières, espoirs ou rêves les plus grands] ».
En vérité, nous n’avons jamais goûté à la joie pure, au pur délice, à la pleine satisfaction, ni à la paix véritable sur cette terre. Nous ignorons la magnificence de notre récompense, car elle est hors de notre portée.
Une seule personne le savait. Sur le chemin de Damas, Paul rencontra Jésus ressuscité. Cette vision le transforma instantanément. Avant cette rencontre, Paul jouissait de la gloire, de la fortune et d’une position enviable. Après avoir entrevu la récompense à venir, il rejeta tout cela comme de la fange. Qu’est-ce qui l’a poussé à endurer des années d’emprisonnement, de coups et de haine ? Paul savait ce qui l’attendait. C’est pourquoi il a pu dire : « Ce n’est rien. Vous ne rêvez pas trop grand, mais trop petit ! Si seulement vous saviez ! »
La Vision qui nous soutient
Nous vivons dans une société où tout rivalise pour capter notre attention. C’est pourquoi Colossiens 3:2-3 nous exhorte à fixer nos pensées sur les réalités d’en haut, là où est le Christ, et non sur celles d’ici-bas, qui ne sont que futilités en comparaison. En ce qui concerne ce monde, nous sommes morts, et notre véritable vie est cachée avec le Christ en Dieu. Et un jour, lorsque le Christ apparaîtra, nous apparaîtrons avec lui dans la splendeur de sa gloire.
Imaginez une trompette retentissante, si puissante que le monde entier s’arrête. Les cieux s’ouvrent et le Lion de la tribu de Juda apparaît, en tant que Commandant des armées célestes, suivi par la multitude céleste.
Sa gloire est telle, qu’on peine à la contempler. Et ce n’est pas tout ! Colossiens 3:4 promet que nous apparaîtrons à ses côtés dans la splendeur de sa gloire. En un instant, chaque défaut et chaque cicatrice seront effacés, nous apparaîtrons glorieux pour la première fois, comme les bienaimés du magnifique Lion de la tribu de Juda.
Oh oui! Comparé à cette récompense, le prix est dérisoire.
À vous de jouer
Choisir de s’engager pleinement dans l’élection divine ne se résume pas au salut. Il s’agit de refuser l’inaction, de ne pas se contenter du confort et de la neutralité en attendant le ciel.
L’élection d’Israël les place au cœur du déroulement de l’histoire biblique. Ils sont là, au cœur de l’action, meurtris et ensanglantés, mais jouant un rôle essentiel. En tant qu’Église, nous sommes appelés à être à leurs côtés.
Nous ne sommes pas nés pour rester spectateurs de l’histoire. Le temps du silence face au mal est révolu. L’heure est venue de faire notre choix. Puissions-nous dire oui à l’élection divine dans nos vies ; oui au prix à payer ; oui à la récompense.
Et n’oublions jamais : comparé à ce qui nous attend, le prix est dérisoire.
Toutes les citations des Écritures sont issues de la version Louis Segond, sauf indication contraire.
Traduit de l’anglais par Diane Fortin
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