Deux Juifs, trois opinions : déconstruire le monolithe antisémite

À une époque marquée par la montée de l'antisémitisme et de la haine envers Israël, qu'elle soit ouverte ou dissimulée, une formule la trahit presque toujours : « Les Juifs ceci » ou « les Juifs cela ». Prononcées avec un venin particulier, comme si le mot « Juif » était en lui-même une malédiction, ces accusations à l'emporte-pièce dépeignent tout un peuple comme un collectif uni et malveillant, qui conspirerait pour contrôler le monde et servir ses propres intérêts. Elles réduisent le peuple juif, qui ne représente que 0,2 % de la population mondiale, à un méchant de dessin animé tout droit sorti de la propagande de l'époque nazie.
Pour quiconque a réellement côtoyé le monde juif, cette image est presque risible. L'idée que l'ensemble du peuple juif agirait dans une uniformité parfaite et coordonnée va à l'encontre de tout ce qui fait la culture juive d'aujourd'hui.

Une culture du questionnement
Un proverbe juif bien connu va droit au cœur du sujet : « Deux Juifs, trois opinions. » C'est moins une simple plaisanterie qu'une fenêtre ouverte sur l'âme juive.
Ce dicton puise ses racines dans la tradition juive de l'étude de la Torah (Genèse–Deutéronome), fondée sur le débat respectueux, les questions approfondies et la quête d'une vérité plus profonde par le dialogue. Le concept hébreu de Makhloket l'shem Shamayim, ou « controverse pour l'amour du Ciel », l'exprime bien. Cette tradition a donné naissance au Talmud, vaste recueil de commentaires et de débats rabbiniques sur les Écritures et la loi juive. Et, fidèle à l'esprit du proverbe, il n'existe pas une, mais deux versions du Talmud.
La pensée indépendante, les désaccords vigoureux et la liberté de questionner sont des traits fondamentaux de la vie juive. Cet esprit de controverse sacrée est profondément ancré dans l'histoire juive. Moïse lui-même a tenu tête à Dieu à plusieurs reprises, remettant en question son appel, intercédant pour son peuple et négociant en sa faveur (Exode 3:11 ; 4:10 ; 32:30-32 ; Nombres 11). Et lorsque Jésus (Yeshoua) a marché sur la terre, Son ministère a été marqué par des débats théologiques constants et des échanges de questions avec les chefs religieux de Son époque.

Une tapisserie, non un monolithe
Alors, qui sont exactement ces « Juifs » que les antisémites accusent de tirer les ficelles du monde ?
Il y a aujourd'hui environ 15,7 millions de Juifs sur la terre, soit à peine 0,2 % de la population mondiale. Parmi eux, 7,8 millions (45 %) vivent en Israël, et environ six millions (38 %) aux États-Unis. Les autres sont dispersés dans la Diaspora : 440 000 en France, 398 000 au Canada, 312 000 au Royaume-Uni, 171 000 en Argentine, 132 000 en Russie, 125 000 en Allemagne, 117 000 en Australie, 90 500 au Brésil et 50 000 en Afrique du Sud.
Leah Grisham, dans le magazine juif Lilith, l'exprime sans détour : « Les Juifs ne forment pas un groupe homogène ; ils constituent en réalité un ensemble très diversifié dont les membres viennent de tous les horizons et vivent des expériences uniques qui nous offrent des perspectives différentes. »
Cette diversité est à la fois ethnique, culturelle et religieuse. Depuis leur dispersion antique hors de la Terre d'Israël, les communautés juives du monde entier ont préservé leur foi, leur culture et leur identité communes, tout en y intégrant les nuances des civilisations qui les entouraient. Il en résulte une riche tapisserie de traditions.
Les trois principaux groupes ethniques reflètent ce parcours à travers l'histoire. Les Juifs ashkénazes descendent des communautés d'Allemagne, de France et d'Europe de l'Est. Les Juifs mizrahim trouvent leurs racines au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, des communautés qui ne se sont jamais beaucoup éloignées de l'ancienne patrie. Les Juifs séfarades descendent de ceux qui ont été expulsés d'Espagne à l'époque de l'Inquisition et qui se sont réinstallés en Europe du Sud, en Afrique du Nord et dans le bassin méditerranéen. Chaque communauté possède ses propres coutumes, mélodies liturgiques, cuisine et mémoire culturelle.
Sur le plan religieux, l'éventail juif s'étend des Juifs laïcs et athées, qui s'identifient à la culture juive mais non à sa théologie, jusqu'aux ultraorthodoxes, dont chaque heure de la journée est réglée par la halakha (la loi juive), en passant par toutes les nuances du judaïsme massorti (conservateur), réformé et traditionaliste. Si un Israélien laïc né à Tel Aviv et un immigrant orthodoxe venu de France sont liés par une histoire commune et par les valeurs du judaïsme, leurs visions du monde, leurs opinions et leurs croyances n'en demeurent pas moins très différentes.

Un gouvernement qui peine à s'entendre, même sur le menu du déjeuner
Si le peuple juif fonctionnait réellement comme un bloc de pouvoir mondial et monolithique, vous vous attendriez certainement à ce que son propre gouvernement reflète cette unité. Or, un regard sur la politique israélienne raconte une tout autre histoire.
Israël est une démocratie parlementaire dont la Knesset (Parlement), qui compte 120 sièges, est actuellement gouvernée par une coalition de six partis ou blocs politiques : le Likoud, parti de droite dirigé par le Premier ministre Benyamin Netanyahou, l'alliance ultraorthodoxe formée du Shass et de Judaïsme unifié de la Torah, le Parti sioniste religieux, le parti ultranationaliste Otzma Yehudit et le parti de centre droit Nouvel Espoir. L'opposition est tout aussi hétéroclite et regroupe des partis centristes, laïcs, sociaux-démocrates, arabes et islamiques.
La coalition doit s'employer à maintenir sa cohésion — et elle échoue souvent. En 2021, le groupe de réflexion Israel Democracy Institute a indiqué qu'Israël organisait en moyenne des élections tous les 2,3 ans depuis 1996. Entre 2019 et 2021 seulement, la nation s'est rendue aux urnes quatre fois en moins de deux ans, les coalitions s'effondrant sous le poids de leurs propres désaccords. D'ailleurs, la coalition actuelle se trouve de nouveau dans une impasse au sujet d'un projet de loi sur la conscription, et des élections anticipées devraient avoir lieu en septembre ou en octobre de cette année.
Ce n'est pas là la machinerie d'un peuple qui complote pour dominer le monde. C'est la réalité, à la fois belle et exaspérante, d'une société profondément attachée à ses opinions, passionnément démocratique, qui ne parvient pas toujours à s'entendre, même en son sein.
Le danger de la généralisation
L'accusation antisémite selon laquelle « ce sont les Juifs qui font cela » et « c'est à cause des Juifs » exige d'effacer tout cela. Elle exige d'aplatir des siècles d'histoire, de dissoudre la diversité ethnique, de réduire au silence le débat religieux et de prétendre que 15,7 millions de personnes dispersées sur tous les continents agissent, d'une manière ou d'une autre, comme une seule entité coordonnée. C'est factuellement faux, et c'est une déformation délibérée. La reconnaître pour ce qu'elle est demeure l'un des outils les plus importants dont nous disposons dans la lutte contre la haine.
La prochaine fois que quelqu'un voudra peindre tout un peuple d'un seul coup de pinceau, souvenez-vous du proverbe : « Deux Juifs, trois opinions. » La peinture ne tient tout simplement pas. Le Telavivien laïc et l'immigrant orthodoxe venu de France ne s'associent pas en coulisses pour diriger les banques ou le monde.
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